45 morts en Israël: le récit d’un pèlerinage endeuillé au mont Méron

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À la suite d’une bousculade lors de la fête juive de Lag Ba’Omer, dans la soirée de jeudi 29 avril, au mont Méron – lieu de pèlerinage juif dans le nord d’Israël – 45 personnes sont mortes. Le mauvais aménagement et la surfréquentation ont transformé le pèlerinage annuel en drame.

de notre envoyé spécial à Méron

Le jeune homme regarde fixement l’escalier où il a failli mourir. Ce juif orthodoxe, yeux bleus fatigués derrière des lunettes sans monture, chevelure bouclée, barbe clairsemée, est originaire de New York. Il tient à garder un strict anonymat.

Il ne manque jamais Lag Ba’Omer. C’est devenu, au fil du temps, le plus grand rassemblement religieux en Israël. Chaque année, quelque 500 000 fidèles viennent de tout Israël et du monde entier au mont Méron. On y célèbre le souvenir du rabbin Shimon Bar Yochai, à qui est attribuée la rédaction du Zohar, ouvrage central de la mystique juive. À cette occasion, on chante et on danse autour de grands feux toute la nuit.

Un flot de pèlerins concentré en une nuit

Le tombeau du rabbin Bar Yochai est une grande bâtisse de pierre faite d’alcôves où se recueillent les pèlerins, et de couloirs étroits par lesquels ils se faufilent. À la sortie, un amphithéâtre où ont été dressés des gradins temporaires. Un grand feu brûle au sommet d’un pylône. À son pied, les fidèles fêtent l’événement. Derrière, dans la nuit, se découpent les pentes boisées des montagnes du nord du pays.

Le jeune New-Yorkais se trouve dans les gradins, parmi quelque trente mille personnes. La fréquentation est en nette baisse cette année, à cause de la pandémie de Covid-19. Mais le hasard du calendrier fixe la fête à la veille de Shabbat. Au lieu de se répartir sur 24 heures, le flot de pèlerins s’est concentré en une nuit.

Un couloir extérieur large de cinq à dix mètres

À 00 h 39, le jeune homme reçoit un message de son beau-frère. « Sors, la célébration commence à côté », lit-il. Devant les gradins du Mont Méron se tient l’attraction principale. Mais des groupes divers se rassemblent ici et là. Le New-Yorkais descend et prend le chemin qu’il connaît depuis des années, derrière la scène. Il a un vieux téléphone portable en main, un modèle des années 2000 à clapet. À cause des contenus qu’ils véhiculent, les smartphones ne sont pas les bienvenus dans les communautés orthodoxes. Mais cela suffit pour appeler sa femme et partager, à distance, la célébration.

Il s’engage, avec des dizaines de personnes, dans un couloir extérieur étroit, large de cinq à dix mètres, encadré par des palissades. Au-dessus, un panneau marqué « issue de secours », et le numéro 41. Chaque zone du mont Méron, route d’accès comprise, est méticuleusement numérotée, pour faciliter la localisation en cas d’accident.

Sur la moitié de la largeur, le sol est recouvert d’une plaque métallique. Ça glisse. Le couloir se termine par un coude sur la droite, et une volée de dix mauvaises marches, usées par des centaines de milliers de pas. La sortie est aveugle. Et à ce moment-là, elle est bloquée par un barrage policier, affirme le New-Yorkais.

« On hurle comme on n’a jamais hurlé »

« Ça bloque devant, ça pousse derrière. Il y avait des adultes, des enfants. Je suis au cœur de la foule. C’est de plus en plus serré. On hurle comme on n’a jamais hurlé, pendant dix minutes : A l’aide ! À l’aide ! J’étais coincé. J’en appelle à Dieu. Lui seul pouvait m’entendre et me sauver. J’étouffe. J’entends les gens continuer à hurler. Soudain, un miracle. Quelqu’un a réussi à démonter une palissade. On évacue par une zone en travaux. Je me retourne une seconde. Je vois des gens inconscients derrière moi. Ensuite, je suis poussé vers la sortie », témoigne le jeune homme.

Il passe sous un échafaudage de poutrelles métalliques, dans une cavalcade de centaines de personnes libérées d’un coup. À part la grande bâtisse de pierre, le site entier est fait d’aménagements temporaires, de barrières retenues par des fils de fer, de barres tordues en tous sens.

À 12 h 54, le New-Yorkais reçoit un message de sa femme. « R u ok ? » « Est-ce que ça va ? », s’inquiète-t-elle. Le téléphone de son mari a coupé brusquement. Il la rassure. Il ne sait pas encore que dans ce goulot d’étranglement, 45 personnes viennent de mourir. Quarante-huit heures après, sur les marches, brûlent des dizaines de bougies, et le silence du deuil a remplacé l’effervescence festive.

Samuel Forey

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